De la religion


– Tu vois, Dieu, la spiritualité toussa… je conçois bien que pas mal de gens aient besoin de nommer, de se représenter une sorte de créateur, la figure tutélaire du Père universel. Qu’on l’appelle Dieu ou Big Bang, y a bien un truc à l’origine de tout… Mais accepter l’idée que le « Créateur » juge le contenu de mon assiette… j’ai beaucoup de mal avec ça. Je ne comprends vraiment pas comment nombre de mes frères humains adhèrent à un tel concept… et s’y plient.
– Dieu qui descend dans ton assiette ? Qu’est-ce que tu me chantes-là ? de quoi tu parles ?
– Ben les cathos qui doivent éviter de bouffer du poisson le dimanche ou les musulmans obligés de se goinfrer de porc… ou l’inverse… ou… enfin bref, ce genre de trucs.
– Ça c’est pas pareil. Là tu parles de religion, pas de Dieu.
– Ah bon c’est pas lié ?
– …Heu si… en quelque sorte. La religion est le chemin qui te mène à Dieu.
– Donc, indirectement, Dieu se préoccupe de mon alimentation ? C’est une sorte de super diététicien, ou quoi ?
– Te fais pas plus con que tu n’es ! La religion donne un certain nombre de principes auxquels tu dois t’attacher si tu veux trouver Dieu.
– D’accord mais c’est bien Dieu qui a écrit son Grand Livre ?
– Non, pas tout à fait. C’est des hommes (de confiance) mais inspirés par Dieu.
– Pourquoi cette intermédiation ? Il ne pouvait pas s’adresser directement aux hommes ? Je sais pas moi… écrire des messages dans le ciel avec de l’encre de nuage par exemple. Genre : « Bernard, sors les doigts de ton nez ! » ou « Maurice, t’es en train de baiser la femme de ton voisin et c’est mal ! »…
– C’est aux hommes de suivre Ses enseignements et de tenter de s’élever vers Lui.
– Ben c’est pas très cash de Sa part. Moi mon père, mon créateur donc, quand je me curais le pif à l’arrière de la R16, il m’engueulait sans même se retourner, grâce à son rétro magique. Bref, j’ai l’impression que Dieu il trouve qu’on sent un peu le pâté, non ?
– Certainement pas. Dieu nous a fait à son image !
– Quoi ? Tu veux dire que Dieu aussi pu de la gueule ?
– Tu cherches quoi, à insulter 90% de l’humanité ?
– Juste comprendre. Tenter de comprendre.
– Il est grand le mystère de la foi. Y a rien à comprendre. Il suffit de suivre le dogme. C’est pour ça qu’il y a la Religion, pour t’aider, te montrer le chemin pour devenir bon.
– Et on ne pas être bon sans religion ? sans prier un dieu ? Tout simplement, sans chichi et tralala ?
– Bien sûr que si. Mais dans ce cas t’as pas droit au Paradis. Tu refuses Dieu et sa Loi, il te ferme les portes de la vie éternelle. Normal.
– Ben justement non, pas « normal », au contraire, la religion je trouve que c’est quand même hyper fort comme principe : tu fais ce qu’on te dit et comment on te dit pendant toute ta vie et, une fois mort, on fait le bilan. Selon tes résultats c’est jackpot ou enfer. Hyper fort !
– C’est pas fort, c’est divin. Donc au-dessus de toi, de moi. Au-dessus de l’entendement humain.
– Ouais mais quand même, c’est fort. Imagine la même chose déclinée en concept marketing appliqué par Casto: « vous vous engagez à acheter (très cher) notre tondeuse RAZOR+ et à l’utiliser ad vitam sans jamais vous plaindre. Ensuite, si vous avez tout bien respecté les conditions d’utilisation, notre S.A.V. prendra le relai et vous filera pour l’éternité notre modèle premium : LA DEFORESTATOR++. Mais bon faut mourir d’abord sinon ça compte pas (en petits caractères) ». Fort non ?
– La religion n’est pas un un concept marketing. Dieu est amour et la religion le moyen d’accéder à Son amour. Y a pas de « concept » tordu là-dedans. C’est d’une simplicité biblique.
– Simple, simple… l’amour c’est quand même tout sauf simple. Par exemple moi je vois avec ma femm…
– Tu me les brises avec ta femme ! On parle de trucs qui sont au-dessus de nous. Qu’est-ce que tu nous emmerdes avec ta pétasse ?
– Ben dans ce cas, je peux te parler de toi et de ton amour de croyant. T’es bien croyant non ?
– Yep et alors, de quoi tu veux me parler ?
– Ben de ta vision de « l’amour du prochain », et plus particulièrement de celui que tu as eu pour Moshe que t’as bien amoché (gag) la semaine dernière sur le parking de Super U. C’était quoi le problème ? C’est sa kippa qui te regardait de travers ?
– Ah ! Ouais… et ben… Je me suis excusé et j’ai demandé pardon à Dieu. Un moment d’égarement…
– Donc on peut déroger. C’est cool ça. Il suffit de demander pardon ?
– Ça ne marche que si l’on est sincère. Dieu il est pas con non plus, hein !
– J’espère bien. Mais justement, tant qu’on parle de Lui… Au fait… On parle duquel exactement ? De celui des chrétiens ? des juifs ? des musulmans ? ça commence à faire du monde. Et encore je ne parle pas de celui des chinois et autres japonais… Ni même n’évoque que chez les chrétiens, comment dire, on ne sait même pas très bien s’ils ne seraient pas trois (Dieu, son fils, le Saint Esprit). Donc ils sont combien en fait ?
– Un seul. Il n’y a qu’un seul Dieu.
– Mais alors pourquoi 3 religions du Livre ?
– Sans doute parce que l’humanité est plurielle. Les cultures sont différentes. La religion est un message et ce message s’adapte à cette diversité.
– Bien foutu dis donc… mais… s’il n’y a qu’un seul Dieu et, en gros, le même message délivré sous différentes formes, pourquoi les hommes de religions différentes ont passé leur temps à se massacrer justement à cause de la religion ?
– Les hommes sont faibles et faillibles. Ils ne comprennent pas toujours le sens de la parole divine qui est un message de paix et d’amour.
– Putain, heureusement que ce n’était pas un message de guerre et de haine. On serait mal.
– Des hommes ont aussi fait de grandes choses grâce à la foi.
– T’as des exemples ? Alors finalement, tu me conseilles quoi ?
– Quoi, quoi ?
– L’Islam ? le catholicisme ? le judaïsme ? Quel forfait ?
– C’est con comme question !
– Attends, quand tu dois choisir entre Free, Orange ou SFR tu trouves pas ça con. Moi perso pour le moment j’ai pris athéisme. C’est dégroupé, c’est pas mal. Mais bon, si je réfléchis à mon avenir post-mortem c’est pas folichon. Mes atomes vont s’en retourner dans le grand Tout et moi, ben, makach walou. Je me préfèrerais mieux avec 1000 vierges par exemple. C’est quoi le bon forfait pour ça ?
– Islam… mais c’est plus compliqué. Faut mourir en martyr. Et on est pas très sûr… Y a des polémiques là-dessus. Personne ne pourra vraiment s’engager sur la livraison.
– C’est con ! C’est vraiment le truc qui m’aurait bien dit. En même temps, si je meurs à 90 ans, qu’est-ce que je vais en foutre de toutes ces vierges moi ? Et même de l’éternité… Une éternité à vivre dans un corps de vieillard ! Elle est où la récompense ? En fait, faut mourir jeune. C’est ça le truc ?
– Mais non, au paradis y a plus d’âge, plus de maladie, tout est idéal, paix et amour.
– Mais on peut tirer des coups quand même ? Parce que bon, l’amour, la paix, c’est bien gentil, mais je ne suis pas contre un peu de sexe de temps en temps moi…
– Tu n’es qu’un chien !
– Hé ho !… tu vas pas me dire que croyant ou pas, paradisé ou pas, ça va pas te démanger un tantinet… surtout que l’éternité c’est long. Et puis d’ailleurs, comment tu sais tout ça toi, comment ça se passe là-haut ? T’en reviens ? t’es en contact avec des gens qui y sont ? qui en sont revenus ?
– C’est comme je te le dis parce que sinon ça n’aurait aucun sens.
– ….Hum… C’est bien aussi un peu mon avis.

 

Rallumez la lumière

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Jamais les hommes n’ont atteint en matière de marketing l’exceptionnelle efficacité du concept des religions du Livre : une promesse de vie éternelle, dans le bonheur et la volupté, dont l’avènement ne se réalise qu’après la mort. Seule condition : souscrire à l’un des trois forfaits proposés : le christianisme, le judaïsme ou l’islam. On appelle ça “avoir la foi”. Reste qu’il faut prouver pendant son passage sur Terre que l’on ne triche pas (sinon ça ne compte pas). Alors comment montrer que l’on a la foi, et donc que l’on aura droit à la chose promise au moment du trépas ? Simple : il suffit d’observer le dogme choisi le plus scrupuleusement possible. En clair : plus on est sage, plus on cumule de points, et une fois mort, plus vite on pénètre dans la salle des fêtes pour y consommer son éternité.

À toute question on vous rétorquera “qu’il est grand le mystère de la foi” ou “que les voies du Seigneur sont impénétrables” conjugué dans toutes les langues et dans tous les dogmes. En clair, circulez, y a rien à voir. Vous “verrez” quand vous aurez les yeux fermés, c’est-à-dire après avoir bu le bouillon de 11 heures. Astucieux. Au demeurant étrange mais astucieux et surtout imparable.

C’est d’ailleurs tellement bizarre comme concept qu’en toute logique, même le premier simple d’esprit venu devrait se méfier. Pourtant ça a toujours très bien fonctionné et ça ne semble pas prêt de s’arrêter.

Bien entendu il est possible à un esprit saint (sans lettres capitales) de démembrer, une à une, ces supercheries, incohérences et autres inepties. D’autres l’ont fait. Ça n’est pas le propos de ce billet.

Le seul point qui m’interpelle, et en définitive le point le plus intéressant, c’est celui de la promesse : la vie éternelle dans d’excellentes conditions, sans souffrance mais avec le WiFi sur tous les nuages (on l’espère tous). Or la vie a d’autant plus d’intérêt qu’elle est temporelle, a d’autant plus de valeur qu’elle est fragile, est d’autant plus passionnante qu’elle est imprévisible et, au final, d’autant plus facile à vivre de son vivant (pardon d’être aussi pragmatique).

Alors mes frères humains adeptes des arrières-mondes, des dieux et des prophètes, des saints et des anges, des paradis et de tout l’attirail idéologique attelé aux fables religieuses : ouvrez grand les yeux et tenez-vous debout, bien droits sur vos deux pattes arrières. Sentez la chaleur du soleil. La douceur de sa lumière. Et s’il vous prend l’envie d’être bons envers votre prochain, soyez-le. Vous n’avez pas besoin de vous mettre à genoux ou à plat ventre devant des prédicateurs ou des idoles en plâtre. Décidez-le et vous voilà aussi bons, aussi grands que tous les dieux du ciel.

Vivez. Profitez du présent. Faites le pari inverse de celui de Pascal. Si une fois mort vous découvrez que Dieu existe vous n’avez rien à craindre, car on vous l’a dit et répété sur tous les tons, Dieu est amour et miséricorde. Au final vous aurez gagné sur les deux tableaux.

Seul un pigeon

Qu’est-ce que c’est con un pigeon. Ça ne respecte rien. Ni l’instant solennel, ni l’accolade virile raidie par l’émotion, ni les veuves, ni les orphelins. Rien, rien de rien, ça ne respecte rien un pigeon. Ça vole bas et ça chie, c’est tout. Ça chie sur le Président, sur son beau costume bleu-nuit comme sur un vieux bronze de Rodin. Ça chie sur tout ce qui se trouve au-dessous.

Mais en définitive, malgré les immenses foules sentimentales, le glas de Notre Dame, la Marseillaise à l’Assemblée, les chefs d’États en rang d’oignons, les condoléances planétaires, les décorations posthumes… seul un pigeon aura su rendre hommage de la manière la plus éclatante qui soit aux morts de Charlie.

Un pigeon a chié sur le Président et sa fiente fut leur dernière tache d’encre.

Ils ont tué Cabu et Volinski

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Ils ont tué Cabu. Ils ont tué Volinski. Ils ont tué les autres aussi, tous ceux qui étaient là. Ces assassinats ce sont nos tours jumelles à nous. Elles sont tombées ce 7 janvier. Elles retournent à la poussière.

Et après ? Après la sidération, après les rassemblements, après les déclarations d’intentions, après avoir chanté la Marseillaise sur les places publiques, après les appels au « vivre ensemble », au refus des amalgames, après que chacun aura dit son mot, montré sa peine, caché son hypocrisie ou craché sa haine, après les enterrements, les cérémonies, les émissions du souvenir, après tout le barnum médiatique… Et après, quel est le programme ?

Chercher les coupables. Les trouver. Les éliminer ou les embastiller. Pour la justice, pour la République, pour l’ordre, pour la morale, pour se rassurer. Soit ! Mais une fois fait – si c’est fait -, quel est le projet ? Y en aura t-il un ?

Le Président a appelé au rassemblement et à l’unité. Pour quoi faire on ne sait pas. Ce qu’il compte faire lui, on l’ignore aussi. On peut fermer le ban.

La République a laissé s’éroder, d’année en année, ce qui faisait le lien et (par là même) le bien commun. Un peu par facilité, un peu par lâcheté, un peu par repentance, beaucoup par bêtise, elle a continuellement fait reculer ce qui faisait l’âme même de la Nation. Cette âme c’est ce truc un peu vague mais reconnaissable en un clin d’œil quand on croise un français à l’étranger. Un truc venu de loin, de quelques siècles d’ici, d’un moment de l’histoire où l’on a fait tomber des têtes, où l’on devait avoir encore en mémoire le « Discours sur la servitude volontaire » d’un certain La Boétie.

Ce lien commun sensé passer de français en français, c’est, l’air de rien, la pierre d’angle de notre société moderne : c’est la séparation de l’Église et de l’État, c’est l’école républicaine et laïque, c’est la mixité partout, c’est l’anticléricalisme bon-enfant, c’est – plus récemment – le droit des femmes, c’est l’irrévérence à l’encontre des politiciens, des puissants – sur la terre comme au ciel -, c’est l’irrespect consommé des dogmes, c’est le libre arbitre, la liberté de penser, de publier, d’agir. Toutes ces choses qui semblent encore d’actualité, mais qui aujourd’hui ne sont plus partagées comme des évidences par l’ensemble des citoyens. Le lien est devenu élastique. On a gardé les mots pour désigner les grands principes mais, jour après jour, on les a vidés, ici et là, de leur substance vitale.

Ça n’explique pas tout et certainement pas le terrorisme, ou plus exactement pour ce qui s’est passé hier, l’abomination d’une exécution sommaire perpétrée par des sauvages et des fous. Mais il va falloir se parler. Il est temps. Et il va falloir se dire des choses utiles. Ça pourrait commencer par une chose simple à la portée de toutes les personnes de bonne volonté : déclarer à son entourage, à sa famille, que l’on place les lois de la République et notamment la liberté de la presse, au-dessus de tout. Au-dessus des croyances, au-dessus des religions, au-dessus des dogmes.

Le pire serait de faire semblant de ne pas comprendre de quoi il retourne. Le pire serait de s’en tenir aux mots creux et aux postures. Le pire serait de ne rien faire de ce crime. Le pire serait de laisser le silence s’installer.

Ils ont tué Cabu. Ils ont tué Volinski. Ils ont tué les autres aussi.